Remember Eseka

Remember Eseka

La pluie qui s’abat sur Eséka en cette matinée du 21 octobre 2017, semble pleurer avec cette ville martyre, les morts du terrible accident survenu un an plus tôt. Ici même l’esplanade de la gare, où se déroule une cérémonie du souvenir n’a pas rassemblé grand monde. Sur les rails, les carcasses des wagons accidentés rappellent le drame qui s’est noué il y a un an…

Accident ferroviaire Eseka Cameroun commémoration

Ce jour-là, le train No 152, bondé, transporte entre 1.000 et 1.200 passagers. Un train surchargé avec l’ajout à la hâte de huit wagons supplémentaires sur les neuf initialement prévus. Un train muni d’un système de freinage défectueux, selon les conclusions d’une commission d’enquête gouvernementale. Il a quitté la gare de Yaoundé, une heure plus tôt en direction de Douala, la capitale économique. Mais il termine sa course folle dans un ravin peu avant la gare d’Eséka. Aux premières loges de l’accident, Ngo Imandi Elise, tenancière d’un restaurant situé en bordure du ravin, qui s’en souvient comme si c’était hier: «  J’étais assise ici lorsque vers 13 heures, j’ai vu le train qui venait à grand vitesse…subitement, il a quitté les rails et quatre wagons se sont retrouvés dans le ravin. Le reste a continué sa course….toute la ville était endeuillée, ça faisait très mal…Pour revenir à cet endroit, ce n’était pas facile. Je n’ai pu le faire qu’en juin dernier, j’ai toujours le souvenir de cette journée… ».

 

Du ravin, l’on ne voit plus rien qui puisse témoigner de l’accident. L’herbe qui a repoussé, a effacé tout souvenir de la catastrophe. Malgré le temps qui passe et l’oubli qui s’installe, Aurélie Epoupa a tenu à revenir ici, pour voir de ses propres yeux, l’endroit où son frère cadet, transitaire de 47 ans au moment de l’accident, a disparu. Comme six autres passagers, son corps n’a jamais été retrouvé et la famille peine à faire son deuil. Aurélie a fait ce déplacement douloureux avec l’épouse de son frère et leurs deux enfants, aujourd’hui orphelins. « C’est dur…jusqu’aujourd’hui, c’est comme un mauvais rêve…surtout qu’on n’a pas vu ses restes. On se dit peut être qu’un miracle peut encore se produire. C’est peut être bête de le dire, mais…le temps passe… on n’a même plus le sentiment qu’il s’s’est passé quelque chose ici. Les herbes ont repoussé, il y a peut-être des gens qui ont été engloutis, il fait peut être partie de ceux-là…C’est un sentiment d’impuissance, on se confie au Seigneur et on avance… ».

Accident train Eseka 2016

Sur le plan judiciaire, de nombreuses procédures introduites par les avocats des victimes contre les responsables de Camrail sont pendantes devant les tribunaux en France et au Cameroun. Didier Vandenbon, Directeur Général à l’époque du drame, a depuis démissionné, tout comme le président du conseil d’administration de la Camrail, Hamadou Sali…Vincent Bolloré, patron du groupe et son fils Cyrille qui dirige la filiale Bolloré Transport & Logistics ont été assignés devant le juge des référés. Mais ils ne se sont jamais présentés… «  Seuls les lampistes sont appelés à la barre », déplore Me Michel Voukeng, l’un des avocats des familles des victimes.
Des victimes meurtries à jamais, qui tentent de se reconstruire à l’abri des regards. Certaines comptaient sur des indemnisations qui n’arrivent toujours pas, faute d’accord avec Camrail, qui estime pourtant avoir déjà dédommagé 711 personnes. L’un de ses avocats Me Serge Zangué précise qu’il « faut avoir à l’idée que chaque cas, unique et individuel, est traité comme tel sur la base de critères tels que les revenus, l’âge de la victime, l’assiette des ayants droits, et pour les blessés, le bilan médical… »

commemoration accident train Cameroun 2016Apres les conclusions d’une commission d’enquête gouvernementale pointant du doigt la responsabilité « à titre principal » de Camrail, des mesures avaient été annoncées par les autorités camerounaises. Parmi elles, le déblocage d’une somme d’un milliard de francs cfa (1,5 millions d’euros) pour indemniser d’urgence les victimes, et l’érection d’une stèle du souvenir à Eséka. Douze mois plus tard, le ministre camerounais des arts et de la culture Narcisse Mouelle Kombi, a profité de la cérémonie du souvenir du 21 octobre 2017, pour déposer une gerbe de fleurs à l’endroit retenu pour l’érection de cette stèle qui devrait voir le jour « très prochainement », Quant au fond spécial décidé par le président camerounais Paul Biya, la liste des personnes éligibles a été rendue publique, et les premiers chèques devraient être tirés à partir du 1er novembre 2017…Une maigre consolation pour les familels endeuillées ou meurtries…

 

© Auteur : Marcel Amoko / © Photos : Zigoto Tchaya